19 mars 2019

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par Yan de Kerorguen

 

Le monde est-il foutu?

L’actualité procure au déclin les arguments les plus spectaculaires : le terrorisme, la haine de l’autre, les épidémies, les cataclysmes naturels ou anthropocènes, les conflits entre pays, les soubresauts de la mondialisation. A suivre quotidiennement le rituel des évènements, tout incite à la résignation, à la finitude, à faire pénétrer dans les esprits l’idée que le monde est en train de s’effondrer. Rarement de bonnes nouvelles. Que du mauvais. La scène est parfaitement rodée. Les discours, les décors sont plantés. Les animateurs et les imitateurs sur les antennes s’improvisent analystes. Rentabilité oblige, les médias font plus de vente ou d’audimat à parler des trains qui déraillent et à soupçonner les responsables politiques d’incompétence ou de corruption. L’opinion semble y trouver son content. La paresse des consciences redonne ses pleins pouvoirs à la recherche des boucs-émissaires et à la délation. Le « Tous nuls » prolonge le « Tous pourris ». le « C’est foutu » rivalise avec « No future ». Le mot « décomplexé » popularisé par des hommes politiques de droite résume assez bien ce climat lourd de sens.

L’affaiblissement de la démocratie politique et l’affermissement des régimes autocratiques crééent l’inquiétude. Des personnages brutaux se bousculent au balcon des palais et ministères. Vladimir Poutine, Donald Trump, Recep Tayyip Erdogan, Xi Jinping, ce quatuor semble désormais décider du paysage géopolitique dans lequel nous évoluons. Leurs options personnelles confinant à l’irrationnel et à l’autoritarisme ne laissent pas beaucoup de place à la raison démocratique. Leur influence et leur idéologie se fait sentir dans de nombreux pays, jusqu’en Europe, sans qu’on y prenne garde. l’Europe cette belle idée meurt de trop de bureaucratie, affaiblie par les coups de boutoirs des populismes et autres nationalismes qui progressent dans tous les pays membres. Même si leurs intérêts sont contradictoires, leurs méthodes sont comparables. Elle s’appuient sur la caricature et le mensonge. Cette nouvelle donne interroge, car elle emporte les foules désemparées qui ont trouvé là dans cette gestuelle d’histrions et de brutes une dureté à laquelle se vouer. Les thèmes de ce qu’on appelait le fascisme sont présents dans ces phénomènes populistes extrêmes. Citons en quelques uns : l’attente de l’homme providentiel, la montée du nationalisme, une rhétorique guerrière, un imaginaire de la menace étrangère, la dénonciation des boucs émissaires comme doctrine politique, la récupération sous le vocable national des thèmes sociaux, la mobilisation de la moralité religieuse. Bref, le contexte est propice aux dérives autoritaires: un pouvoir affaibli qui ne produit pas de résultats, une classe ouvrière qui se sent trahie ; la crise financière, un antisémitisme et un racisme qui ne se cachent plus, la crainte montante de l’immigration. Toutes proportions gardées, l’histoire a tragiquement connu pareille conjonction d’éléments dans les années 30, après la crise de 29, pendant la période précédant la prise du pouvoir par les nazis. Ce malaise quasi partagé sur tous les continents reste pourtant un impensé de la politique et des élites qui nous représentent. Quant aux chercheurs, aux experts et aux intellectuels, ils n’ont plus de certitude sur lesquels articuler une opinion rationnelle. Le rapport à la vérité a du plomb dans l’aile. Certains procureurs antimodernes, emportés par le ressentiment, alimentent les passions tristes en parlant de désenchantement, de décadence, de catastrophisme. D’autres, plus prudents, imputent les crises et les difficultés aux révolutions technologiques en cours et affichent leurs espoirs sur l’avenir de l’humanité. Aussi bien, le pessimisme n’est-il pas un phantasme.

Avec la sensibilisation écologique, les grandes menaces de l’avenir deviennent chaque jour plus évidentes : la pénurie d’énergie, le manque d’eau, la montée du niveau de la mer, l’atteinte à la biodiversité. On supporte de moins en moins l’incertitude. On refuse le risque (le principe de précaution est entré dans la constitution) alors que la mondialisation de l’économie crée le changement permanent et donc l’incertitude. La croyance dans le progrès, la technique et la science est mise à mal. Les pessimistes les plus chevronnés affirment que nos pays n’ont pas les ressorts suffisants pour contrecarrer la robotisation des cerveaux et enrayer la catastrophe écologique annoncée. Méfiance sans appel envers ceux qui parlent d’avenir radieux, d’élan vital, ou de paradis sur terre, le message est clair.

Les grands gagnant du néolibéralisme sont les élites et les hauts diplômés. La classe moyenne inférieure et la classe ouvrière, eux, sont les deux perdants de la dé-civilisation. Déclassement, désillusion, perte de confiance, tout finit par le découragement et le ressentiment. Faute de visions sociales innovantes, la gauche n’a pas réussi à capter ces populations qui ont renforcé les rangs des partis de droite extrême. La gauche s’est réduite aux nouvelles classes moyennes hétérogènes constituées d’identités multiculturelles, attirées par le sociétal. Mais le social ne parait pas en tête de l’agenda. L’élection de Trump à la tête des Etats-Unis en 2016 témoigne de cette régression radicale dont les prémisses étaient annoncées par la montée des partis d’extrême droite, le FPO de Haider en Autriche et le Front national de Le Pen en France.

Le pessimisme a ses promoteurs. Pour ces derniers, les dés sont jetés. il n’y a rien à espérer dans l’humanité postmoderne et prométhéenne qui a passé son temps à déconstruire l’histoire. Rien à attendre du culte impérieux de la bonne humeur qui a remplacé la politique par le développement personnel et le management du bonheur à bon compte. Le voilà, « l’empire du Bien », cette illusion futile de l’individu bien dans sa peau qu’incrimine vertement l’écrivain Philippe Muray, dans son refus de la candeur, où prospèrent les « consciences ramollies », au nom de Bouddha ou du pacifisme. Pour solde de tout compte, il  est bon, à l’heure d’internet de se gausser des humanistes, des droits de l’homiste, voire des citoyens et braves gens plein de bons sentiments. Les optimistes, disent les déclinistes, sont des « bisounours », des crédules, pour ne pas dire des imbéciles. Le bonheur, la tolérance, le vivre ensemble…Balivernes. Et puis ne lésinons pas sur le constat, avouent les pessimistes: l’homme est fondamentalement mauvais. .

«  L’emballement et la montée aux extrêmes qui caractérisent le monde moderne, la puissance inégalée de ses outils de contrôle des esprits, l’échelle planétaire des processus mis en jeu, la saturation dans laquelle la société globalisée est déjà engagée, tout cela me conduit à penser que les sociétés démocratiques ne pourront pas surmonter à temps la crise qui se prépare » pense Bertrand Méheust (La Politique de l’Oxymore. La Découverte. 2009). Maugréer contre « le monde merveilleux » des optimistes témoigne d’une certaine politesse du désespoir qui invite au respect et à l’humilité. Autant de critiques qui animent le débat intellectuel mais qui ont parfois des accents d’intolérance ou de cynisme. Les conséquences d’une telle désespérance sont difficiles à mesurer. Peut-on se contenter d’une telle défaite ? Difficile de se résoudre à pareille fatalité. Et pourtant oui, force est d’admettre que l’impensable s’est déjà produit. Auschwitz et Hiroshima ont eu lieu. Dans l’histoire, c’est aussi au nom du Bien que les pires crimes contre l’humanité ont été commis. En témoignent les croisades chrétiennes, la révolution française, le communisme. Au nom de Dieu, les fanatismes se sont répandus. Hitler, Staline, les Khmers rouges prétendaient faire le Bien, contre l’impur, les traitres et …par devoir.

Le bon vieux temps du progrès

Stoppons-là la diatribe. Les progressistes, si malmenés par les esprits inquiets, sont-ils à ce point naïfs ? Faire preuve d’optimisme signifie-t-il croire aux béatitudes  du monde merveilleux? Les démocraties sont-elles suffisamment solides pour contrer ces bouleversements? N’est ce qu’un moment de rupture dans la transformation du monde, susceptible de recomposition ? Ou bien inexorablement, nous précipitons-nous à grands pas vers l’abîme, le totalitarisme et la guerre ? Comment vivre dans une société désespérante que l’on décrit comme finie ?

Voyons du côté des intéressés quel temps il fait. La réponse du berger à la bergère est en partie dans ces mots de Pascal Bruckner : « Qu’au nom de notre mère la Terre, il faille embrasser la régression volontaire, idolâtrer la privation, sombrer dans la religion de l’effroi, suspecter toute innovation technologique relève de l’obscurantisme pur et simple », s’ exclame l’essayiste (Le fanatisme de l’apocalypse. Livre de Poche. 2013). Même si l’histoire nous habitue à de terribles régressions, soyons en sûrs: sur le long terme, le bien et le progrès l’emportent toujours peu ou prou sur le mal et l’obscurantisme. Le philosophe André Comte-Sponville, tient à rappeler : Non, ce n’était pas mieux avant ! « Croyez-vous que la société du XIX ème siècle était plus généreuse et moins égoïste que la nôtre ? Relisez Balzac et Zola ! Et au XVIIème siècle ? Relisez Pascal, La Rochefoucauld, Molière ! Au Moyen-Age ? Relisez les historiens ! Dans l’Antiquité ? Relisez Tacite, Suétone, Lucrèce ! » ( Le goût de vivre et cent autres propos. Albin-Michel. 2010). Au demeurant, à qui viendrait l’idée de se battre pour le malheur ? « C’est parce que le monde est malheureux dans son essence, que nous devons faire quelque chose pour le bonheur, c’est parce qu’il est injuste que nous devrons oeuvrer pour la justice, c’est parce qu’il est absurde enfin que nous devons lui donner ses raisons » disait Albert Camus dans une des ses Ecrits politiques ( Actuelles. Folio Essais 2009) « L’idée qu’une pensée optimiste est forcément découragée est une idée puérile ». Le philosophe des sciences Karl Popper met les points sur les i : « Etre optimiste est un devoir moral ». « Optimiste par nécessité, tel est ce qui nous oblige en tant que citoyens », ajoute le généticien Albert Jacquard. « Nous avons besoin d’aventure et d’optimisme ». Bref, en les entendant, nous n’avons pas d’autre choix que d’avancer, confiants et volontaires, montrant notre capacité à résister, à réussir à nous développer en dépit de l’adversité, nous disent ces auteurs. Plutôt le principe du risque que le principe de précaution. Vive la « résilience », résume, en un mot, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, nous incitant à voir les choses de façon proactive. Etre optimiste est une dynamique et non un ordre stable. La position d’Hannah Arendt a l’avantage de la clarté. Elle soutient, comme d’autres femmes philosophes, telle Simone Weil, que l’homme est pour-la-naissance et non pour-la-mort. D’où la nécessité objective de rester confiant dans ce qu’apporte la vie.

 

Voyons de plus près… L’optimisme ne nie rien, ne minimise rien. Les regrets d’un monde d’avant, s’ils sont sur le plan littéraire, agréables au souvenir, n’aident pas beaucoup à appréhender le temps présent. Difficile de convaincre les tenants du déclin. Tout progrès de la civilisation – des débuts de la démocratie à la fin de l’esclavage – fut d’abord considéré comme un fantasme de doux rêveurs. Penser le futur en positif relève aujourd’hui d’une posture anticonformiste. Il y a impératif d’avancer, de progresser au lieu de s’apitoyer et hurler avec les loups.

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Ce qui anime l’âme des optimistes est d’agir pour sortir de la crise de l’homme. « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé » disait déjà Voltaire. Quel bon sens ! Encore une fois Albert Camus : “Les Français sentent que l’homme est toujours menacé et sentent aussi qu’ils ne pourront pas continuer de vivre si une certaine idée de l’homme n’est pas sauvée de la crise où se débat le monde” (Conférences et discours 36-58. Folio). « La crise se produit lorsque le vieux monde tarde à disparaître. Le monde nouveau tarde à naître. Et dans ce clair obscur des monstres peuvent apparaître » disait l’intellectuel marxiste italien Antonio Gramsci. Il ajoute : « La crise, c’est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître». Une maxime qui s’applique parfaitement au capitalisme numérique. L’enjeu est alors de raisonner non plus en terme de crise qui retarde les échéances mais de penser en terme de mutation, soit une crise plus ou moins permanente. Aussi bien est-il impérieux de dépasser les impuissances et les peurs en orientant les regards et les idées dans la direction de  la « germination créative du monde » vers « cet état d’intuition joyeuse, de confiance active, qui m’a perpétuellement soulevé et soutenu », témoigne Roger Martin du Gard dans son livre « Les Thibault ». Ou encore vers cette « puissance de fond, de confiance en la bonté », souligne le philosophe humaniste Emmanuel Mounier. L’économiste Patrick Viveret se veut résolument optimiste. Il voit dans la « crise » le changement que les experts et politiques, perclus dans le temps du court terme, ont du mal à observer, et qui est pourtant sous nos yeux : « nous sommes au début d’une nouvelle Renaissance, d’un mouvement aussi important que celui du Siècle des lumières . Nous allons, si nous le voulons, inventer ensemble l’ère de la sobriété heureuse ». Il nous faut donc, dit Viveret, changer trois fois d’R : d’air (le défi écologique), d’aire (un nouveau rapport au territoire) et d’ère (construire une nouvelle époque historique). Rien de moins. Construire du neuf en prenant le meilleur de ce que l’humanité a inventé au cours de son histoire, et dans le dialogue des civilisations. Et pour cela la puissance des idées est finalement plus forte que celle de l’argent et des armes réunis.

L’observation statistique aide à faire les comptes. Depuis le 18e siècle, au plan mondial, nous avons multiplié notre espérance de vie par trois. Nous avons gagné vingt ans en plus depuis 1950. Le niveau de vie a été multiplié par 3. Depuis la fin de la guerre froide, la pauvreté a chuté de 37 % à 9.6 %. Recul des maladies mortelles, émancipation des femmes, combat contre la malnutrition et contre le travail des enfants, sur à peu près tous les sujets, le monde va mieux que jamais. En l’espace d’une génération, la baisse du taux de mortalité infantile dans le monde a plus que doublé. Selon un rapport 2015 de l’UNICEF, 48 millions d’enfants de moins de cinq ans ont été sauvés depuis 2000, année où les gouvernements se sont engagés à réaliser les Objectifs du Millénaire pour le développement. Les chiffres montrent qu’on vit plus longtemps de nos jours, en plus grande sécurité et dans une plus grande prospérité. Un psychologue de l’Université de Harvard Steven Pinker montre, statistiques à l’appui, que contrairement aux idées reçues, notre époque est nettement moins violente. Et d’expliquer que l’impression persistante de l’insécurité tient au fait que nous alignons notre point de vue sur une information recueillie au jour le jour dans les gros titres des médias sur les trains qui déraillent et les avions qui se crashent. Sans inclure les deux grandes guerres mondiales, depuis les années 80, les affrontements entre nations font beaucoup moins de victimes. Même pour l’environnement, nous faisons des progrès notoires. La quantité de pétrole déversé dans les océans a diminué de 99% depuis 1970. L’irrésistible révolution des énergies propres et renouvelables en témoigne. La transition énergétique est en marche. Les spectaculaires avancées technologiques, la solidarité intergénérationnelle, l’économie collaborative, de nombreux chantiers témoignent de l’esprit de progrès. Bref, la vie est plutôt plus belle qu’avant. Il y a dans le monde davantage de personnes qui profitent d’une vie moins dure, grâce à la technique. Les « New Optimists », groupe de scientifiques auquel appartient Steven Pinker expriment leur confiance en la capacité d’innovation des hommes à trouver des solutions aux maux de la société.

Il est vrai qu’il reste beaucoup à faire pour être tout à fait positif. Notamment en matière d’environnement et de répartition des richesses si l’on veut réduire de manière significative les inégalités dans le monde. Malgré les progrès impressionnants, la cible des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) consistant à réduire de deux tiers la mortalité chez les moins de cinq ans à l’échelle de la planète n’a pas été atteinte. Les Objectifs de développement durable (ODD) incitent les pays à redoubler d’efforts pour ramener les taux de mortalité chez les moins de cinq ans à 25 décès maximum pour 1 000 naissances vivantes d’ici 2030. En accélérant le rythme, surtout dans les pays actuellement à la traîne, il sera possible de sauver 38 millions d’enfants de moins de cinq ans supplémentaires si les progrès s’accélèrent conformément aux objectifs de développement durable adoptés par les dirigeants du monde. Aux entreprises et aux organisations d’intensifier cette dynamique. Les projets ne manquent pas et les grandes réformes de l’avenir n’attendent que l’impulsion politique et un peu plus de considération pour se déployer. A la société civile de leur rappeler leur devoir de gouvernance. Tel est le propos des militants de l’optimisme. “A la fin le pessimiste aura peut-être raison mais l’optimiste aura mieux vécu.”

 

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Penser le monde à l’endroit

Il est courant d’user et d’abuser de l’expression suivante : « il y a ceux qui voient le verre à moitié vide, et ceux qui voient le verre à moitié plein », pour qualifier les pessimistes et les optimistes. L’expression est devenue un cliché. Sur le plan individuel, on peut être d’une nature pessimiste, et dans le même temps, on peut afficher un certain optimisme dans ses engagements collectifs ou vice et versa. Et bien sûr, on peut voir la vie en rose un jour, et broyer du noir le lendemain. Optimisme et pessimisme sont fonction de la représentation de de la réalité qu’on construit. Ils ont aussi en commun le défaut de ne pas vouloir faire face à la vérité. Certains sont optimistes par nécessité, d’autres sont pessimistes par scepticisme subjectif. La France est un bon exemple de cette ambivalence. Béatrice Giblin dans son livre Le paradoxe français. (Armand Colin. 2017) décrit « le paradoxe français pris entre fierté nationale et hantise du déclin ». A dire vrai, à partir d’un même contexte, ce sont souvent les mêmes constats sur l’état du monde qui poussent les pessimistes à douter de l’avenir et les optimistes à exprimer leur confiance. Bref, que ce n’est pas brillant. Mais contrairement au pessimiste qui abandonne le combat et ne voit que la face obscure des choses, l’optimiste se lève et trouve des motifs à l’action.

“La sagesse, ce n’est pas d’être pessimiste ou optimiste, mais d’observer, de savoir quelles sont nos valeurs et de ne rien concéder”, souligne Salman Rushdie dans un entretien à l’Express, ( 22 juillet 2015). Un raccourci serait de renvoyer dos à dos le pessimisme et l’optimisme, la bienveillance et la malveillance, la bonté et la haine, les bisounours et les merles moqueurs. Mais cette symétrie n’est pas de mise et ne mène à aucune issue. A moins de poser les registres dans lesquels ils peuvent s’accommoder : la connaissance et l’action. Aussi ne doit-on pas s’étonner du pessimisme des individus qui n’ont pas complètement pied dans le réel. La notion de temps n’est pas la même chez ceux qui sont dans l’action que sont qui ceux dans la vision. Quand on avance dans une dynamique, on voit les résultats, quand on s’installe dans la théorie, on les suppose.

On a accrédité comme vérité l’idée que c’est la réussite qui a raison et non la justice. Du coup, il est devenu quasi surhumain de rétablir la raison du côté de la justice, de réduire la contradiction, d’“apaiser l’angoisse infinie des hommes”. Il semble établi par la doxa que la seule chose qui semble avoir de sens est la réussite, l’efficacité, la domination. Albert Camus s’en désole : « c’est le genre d’affirmation qui fait rire les réalistes, Parce que les réalistes savent, eux, que c’est une tâche qui n’a pas de fin, et, que par conséquent, ils ne voient pas de bonnes raisons de la continuer. Et ils ne veulent entreprendre que les taches qui réussissent. Et c’est ainsi qu’il n’en entreprennent aucune qui soit vraiment importante ou vraiment humaine, c’est ainsi que même sans le vouloir, ils consacrent le monde du meurtre, c’est ainsi qu’ils ne s’aperçoivent pas que même si cette tache n’a pas de fin, nous sommes là pour continuer » ( Conférences et discours, 36-58). Quand on lui demande s’il est optimiste ou pessimiste pour l’avenir,  Edgar Morin répond de manière relativiste et improbable: « je suis opti-pessimiste, car la pensée complexe refuse l’alternative entre optimisme et pessimisme ». Antonio Gramsci propose un compromis : « allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». De la même façon, Albert Camus accommode les genres : « concilier une pensée pessimiste et une action optimiste ». Une autre façon de voir paraît plus utile: « Le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste espère qu’il va changer, le réaliste ajuste ses voiles », indique l’écrivain anglais William Arthur Ward. « Finalement la pire des catastrophes serait que rien n’arrive”, fait subtilement observer Walter Benjamin.

Bref, opposer pessimisme et optimisme, ou encore déclin et angélisme, n’est sans doute pas une bonne option. Dans tous les cas, « l’avenir s’infiltre en nous…/… afin de s’y transformer, longtemps avant son arrivée » écrit le poète Rainer Maria Rilke. (Lettres à un jeune poète). Pour autant, si nous ne sommes pas maîtres de l’Histoire, cela ne veut pas dire qu’il faille s’abstenir d’agir sur le cours des choses.